3x02 - Panacée (18/19) - Embranchement

Les Kampbell sont rentrés chez eux. Ils y sont plus à leur aise pour surveiller les deux chambres d'hôpital et les signes vitaux de leurs occupants, qui ne nécessitent de toute manière pas une vigilance accrue. Une fois la seconde intervention de la journée terminée, tous rester chez les Quanto n'avait plus grand intérêt. Il ne restait aux deux intervenants du jour plus qu'à disposer de leurs seringues vides, et ça ne leur a pas pris bien longtemps. Pour le reste, un monitorage de fond devrait suffire. Rien ne va se produire subitement, et de toute façon, les mieux placés pour savoir que quelque chose change seront Caroline et Robert eux-mêmes. Le reste est mécanique et donc sous contrôle.

Mari et femme sont dans leur canapé. Les images d'un film qu'ils ont tous les deux déjà vu mais dont ils ont chacun oublié des détails défilent sur le mur en face d'eux, sans vraiment qu'ils n'y prêtent grande attention. Elle est lovée sous son bras droit, à piocher distraitement dans l'énorme pot de pop-corn qu'il tient entre ses genoux, tandis qu'il trace tout aussi rêveusement des motifs du bout des doigts sur son bras.

— À propos de ce qu'a dit le môme… commence Jazz, avec une timidité inhabituelle pour lui.

— On n'est pas obligés d'en parler ce soir, le coupe Anubis, un peu fatiguée par cette journée d'attente, encore alourdie par la présentation de Jack, justement.

Ce que le blondinet tatoué a proposé est d'une grande envergure, comme une grande machine complexe avec plein de petites pièces mouvantes. À part quelques passages un peu risqués, dans l'ensemble, ça semblait se tenir, mais elle n'a pas encore suffisamment de recul pour statuer définitivement. Quoi qu'il en soit, il en a sous le pied, le gamin.

— Je crois que je ne serais pas nécessairement contre l'idée de nous ranger, insiste doucement son mari, bien qu'avec des pincettes.

— On se rangerait pas exactement, et puis… Attends. Tu as dit que tu ne serais pas contre ? elle commence à le corriger, avant de percuter dans un second temps seulement qu'il ne vient pas de lui communiquer l'opposition à laquelle elle se serait attendue de sa part à l'idée qui leur a été soumise.

Elle se tortille sous son bras afin de prendre un peu de distance et pouvoir distinguer son visage. Ses sourcils haussés au-dessus de ses yeux agrandis traduisent très bien sa forte incrédulité. Jasper soutient ce regard sans broncher, jusqu'au moment où il s'en lasse :

— Ma sœur va de l'avant sans moi, pourquoi je ne pourrais pas faire pareil ? il justifie d'envisager ce choix qui ne lui ressemble pas, non sans une certaine aigreur.

— Attends attends. On reprend. Tu n'es pas un hacker alternatif à cause d'elle. Elle est officier de Police à cause de toi. Tu l'as trouvée parce que tu es un hacker alternatif. N'inverse pas tout, se permet de lui rappeler son épouse.

Elle est prise de court pour la deuxième fois, car elle ne s'était pas attendue à trouver Fred dans cette conversation. Elle pensait s'en être débarrassée. Malgré le fait que Jazz continue à la surveiller de loin et se morfonde qu'elle s'en sorte supposément bien seule, il n'est plus intervenu en sa faveur. Pas plus qu'en sa défaveur, d'ailleurs. Il a tenu parole en ce qui concerne la coupure des ponts. L'inspectrice ne devrait donc plus entrer en ligne de compte dans ses décisions.

— Donc je n'ai pas le droit d'imaginer évoluer ? il soumet, frustré d'être sans cesse ramené à un statu quo qui, de toute évidence, ne convenait à personne.

Si Ann souhaite tant qu'il se dégage de l'aire d'influence de sa jumelle, alors qu'elle arrête de présumer que toutes ses décisions sont prises par rapport à elle. Il la citait juste en exemple, en l'occurrence. Ce n'est pas comme s'ils avaient mille références de connaissances, à vivre isolés comme ils le font.

N'appréciant pas de le voir agacé, sa femme se redresse encore un peu plus sur son appui, de façon à ne pas perdre l'équilibre lorsqu'elle pose sa main sur son torse. Elle plante ses yeux dans les siens jusqu'à capter son regard :

— Bien sûr que si, bébé ! Mais je préférerais que tu le fasses pour les bonnes raisons, c'est tout, elle adoucit sa réaction initiale à la mention de Fred.

Leur arrangement actuel lui plaît. Deux électrons libres, à influer sur le cours des choses tapis dans l'ombre, pour la bonne cause, et parfois aussi un peu pour s'amuser, jamais rien de bien méchant. Aller de défi en défi à leur rythme, au gré de leurs envies, sans engagement ni responsabilité vis-à-vis d'autres. Elle adore leur vie. Elle ne va pas prétendre qu'ils ne se sont pas un peu plus investis dans l'affaire Quanto que dans quoi que ce soit depuis longtemps, mais ça a tout de même été leur choix. Et ce qu'a proposé Jack changerait beaucoup à tout ça.

— Qu'est-ce que tu en penses, toi, de l'idée du jeune ? lui demande Jazz, visiblement travaillé par la possibilité.

— J'en pense que j'ai encore besoin d'y réfléchir, elle refuse de se mouiller.

— Comme si ça t'était déjà arrivé de ne pas te fier à ta réaction à chaud… il renifle avec amusement, un sourire se frayant enfin un chemin au coin de ses lèvres.

Elle le toise avec une moue contrariée. Elle aimerait pouvoir se défendre, être encore capable de le surprendre, mais elle ne peut pas nier son impulsivité. Sa capacité à agir dans l'urgence est même plutôt une qualité, dans leur domaine comme dans la vie de tous les jours. Il reste à ce jour la seule personne a avoir réussi à la faire revenir sur sa première impression de lui, mais si elle prend cette exception pour illustration, elle risque plus de le vexer que d'arriver à le contredire.

— Je me dis qu'il y a encore mille raisons pour que ça n'aboutisse pas, et qu'on peut se décider le moment venu, elle persiste à vouloir retarder l'échéance.

— D'accord. Mais si ça aboutit ? il insiste gentiment.

— Si ça aboutit, alors de toute manière, ça ne nous engage pratiquement à rien, nous. Et parallèlement, on ne va quand même pas laisser tomber toute cette équipe sous prétexte qu'ils tourneraient un peu corporatifs, elle admet enfin, même si à reculons, de peur d'influer son choix à lui.

— Donc tu es pour, il conclut, très exactement comme elle voulait l'éviter.

— Tu ne viens pas de me laisser entendre que toi aussi ? elle le prend à témoin, fatiguée par ce débat, lui accordant même une tape sur l'épaule.

— J'ai dit que je n'étais pas contre, il précise la subtilité en se retenant de rire, ce qui rend le regard de sa femme de plus en plus atterré.

— Donc, on n'est pas plus avancés sur la question, finalement. Ça ne te dit pas de plutôt finir ce navet et d'aller dormir ? elle propose finalement.

Il est temps de mettre un terme à cette conversation, même si elle n'aura pas mené à grand-chose si ce n'est à être remise à plus tard.

— Je suis plus intéressé par voir le fond de ce pot, mais je suis d'accord sur la suite, il répond, désignant du menton le seau entre ses genoux.

Ann sourit et l'embrasse, puis se laisse à nouveau glisser sous son bras, se blottissant confortablement contre lui. Aussi stérile cet échange ait pu paraître, Jazz est content de l'avoir eu. Il s'est surpris lui-même, en considérant la proposition du fils d'ambassadeurs. Sans rien arbitrer pour le moment, il voulait s'assurer que cette éventualité ne déçoive pas sa compagne. Lui aussi, il aime leur vie, leur liberté, leur totale indépendance, ne jamais rien devoir à personne et que personne ne leur doive jamais rien. À part l'un à l'autre, évidemment. Mais ça aussi, il fut une époque où il ne l'aurait jamais envisagé. Peut-être est-il donc simplement temps pour une nouvelle phase de croissance.

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