3x02 - Panacée (17/19) - De bonne guerre
Alors qu'ils sont sur le point de rentrer chez eux et rangent ce qui traîne sur leurs bureaux respectifs dans des tiroirs, Fred considère son partenaire. Elle vient de voir Iz et Sam partir ensemble, retenus d'être bras dessus bras dessous uniquement par l'endroit où ils se trouvaient, Sing Sing frétillant sur leurs talons. La profileuse semblait bien plus sereine qu'elle ne l'était avant leur pause déjeuner, et plus encore qu'elle ne l'était déjà après celle-ci. Lui, en revanche, elle l'a peut-être trouvé un peu trop… ou pas assez… Elle ne saurait pas trop quel adjectif utiliser.
— Hey. Il se passe un truc, avec Quanto ? elle hèle Randers avant qu'il n'ait fini sa mise en ordre sommaire.
Quelques stylets, une tasse, peut-être un carnet, ce n'est pas comme s'ils s'équipaient de mille accessoires à leur poste de travail, mais c'est quand même plus propre de tout remettre sous scellé le soir. Il y a une équipe de nuit, mais elle est réduite, et on ne sait jamais quel genre de tordu pourrait faire une descente nocturne dans un commissariat. Le moindre objet laissé au hasard peu parfois devenir compromettant de manière insoupçonnée, alors autant ne pas prendre de risque.
— En quoi ça te concerne ? il rétorque du tac au tac, par principe, pas spécialement sur la défensive, sans même relever le menton encore.
Si les choses se sont calmées entre Fred et Sam, depuis la résolution de l'affaire Eugène et la dissolution de leur duo, leur relation reste tout de même assez tendue. En conséquence, on évite de les mettre ensemble, et surtout pas seul à seul. Et lorsque l'un aborde le sujet de l'autre, il faut se méfier de la subjectivité de ce qui va être dit.
— Donc il se passe bien un truc, elle conclut hâtivement.
S'il n'avait pas eu la preuve, depuis leur association, qu'elle était capable de raisonnement logique, il se poserait sérieusement la question maintenant. À la place, il n'admet rien, et continue de remettre en cause l'origine de la question :
— Encore une fois, pourquoi ça t'intéresserait tant si c'était le cas ?
Il relève enfin les yeux de ce qu'il est en train de faire, pour toiser son interlocutrice avec un regard plissé. On ne la tient pas séparée de Sam contre son gré ; elle est la première à bénéficier de cette muraille de Chine que tout le monde participe à maintenir entre eux. Qu'est-ce qui la pousse donc à vouloir jeter un œil par-dessus la barrière, ce soir ?
— J'en sais rien. La solidarité féminine ? propose Fred sans grande conviction.
— Huh ? éructe Patrick, complètement paumé.
Il ne sait pas s'il doit froncer ou hausser les sourcils, partagé entre la confusion et la surprise, ce qui résulte en une mimique mouvante fort à propos.
— S'il se passe un truc avec lui, ça va affecter Jones, explique sommairement sa jeune équipière.
— Vous êtes meilleures copines, maintenant ? il se moque gentiment.
Croisant les bras, il affiche un sourire goguenard alors qu'il se renfonce dans son siège. Quoi qu'elle soit sur le point de lui sortir, ça promet d'être savoureux dans son absurdité. Elle l'interroge sur Sam parce qu'elle s'inquiète pour Iz ? C'est la meilleure !
— T'as pas remarqué qu'elle n'est pas au top, ces derniers temps ? lui soumet Fred, comme s'il était un abruti pour ne pas avoir relevé.
— Nan. Je trouve au contraire qu'elle est plutôt au taquet, il peut se permettre de répondre sans mentir.
Si Sam ne lui avait pas parlé de ses remises en questions, Randers ne se serait en effet jamais rendu compte que quoi que ce soit allait supposément de travers avec la jolie brune. Elle semble être partout à la fois, le son de ses hauts talons se réverbérant dans tous les coins du commissariat alors qu'elle file à droite et à gauche vers une tâche ou une autre. Personne n'a à se plaindre de sa performance, bien au contraire, il entend souvent des éloges à son sujet. D'un point de vue extérieur, elle paraît donc tout à fait épanouie. Comment Fred a pu savoir que quoi que ce soit se passait reste un mystère. Peut-être a-t-elle regardé à l'exact moment où le masque se fissurait ? Ce serait quand même pas de chance, connaissant sa forte tendance au nombrilisme.
— Ouais, bah ça reste pas normal, l'inspectrice bute sur son idée, têtue.
Elle ne peut pas nier que la psycho-psychiatre fasse pratiquement des étincelles, en ce moment. Mais ce qui lui a mis la puce à l'oreille, ce matin, c'est à quel point elle semble s'épuiser pour arriver à ce résultat. Et ça, ce n'est jamais bon signe. Très peu de fins justifient de tels moyens.
— Et tu penses que ça a à voir avec Sam ? T'as déjà oublié sa réponse, la dernière fois que tu as réduit son humeur à son homme ? lui rappelle Randers.
La façon dont la bleue s'était fait envoyer sur les roses, ce jour-là, lui avait particulièrement plu. Il a toujours trouvé que les personnes calmes avaient accès à un degré de répartie qu'aucune de ses plus grandes colères ne pourraient jamais lui permettre d'atteindre. Et c'est un phénomène très beau à voir.
— Nan, je la connais, la cause, mais je voudrais pas qu'il merde et aggrave la situation, répond Fred, dans un bond de logique assez long.
Si elle est déjà au courant des raisons de l'hyperactivité de Lizzie, pourquoi engager la conversation en demandant s'il se passait quelque chose avec Sam ? Son équipier décide cependant de passer outre cette incohérence, puisqu'il a plus important dont s'inquiéter.
— Comme c'est… considéré de ta part, il commente simplement.
S'il hésite, c'est à la fois parce qu'il ne sait pas trop quel adjectif octroyer à une prévenance aussi exagérée, et à la fois pour cacher son trouble à l'idée que les doutes de la profileuse soient désormais connus par Fred. Il ne partageait pas encore un bureau avec elle, à l'époque, mais il a cru comprendre qu'elle leur avait donné du fil à retordre pour ce qui était de la tenir à distance de leurs affaires. Si Jones devait tout découvrir, alors elle tiendrait sans doute sa langue. Si c'était le cas d'Insley, en revanche… On parle de quelqu'un qui n'est même pas partie pour donner le bénéfice du doute à celui qu'elle a découvert être son frère jumeau.
— En fait, je ne sais pas comment elle peut encore lui faire confiance, après qu'il a caché tant de trucs à tout le monde pendant tant de temps, Fred projette ses propres insécurités sur leur collègue.
Elle n'a pas menti, en disant à Sam qu'elle comprenait pourquoi il avait choisi de la tenir à l'écart des recherches de sa nièce, le jour où cette dernière a été retrouvée. Mais entre comprendre et excuser, il y a un gouffre. Elle aurait fait pareil avec lui, si leurs situations avaient été inversées. Pour preuve, elle ne lui a pas du tout parler de quoi que ce soit concernant Jazz. Mais elle n'est pas en couple avec lui comme l'est Jones. Sans être une experte en la matière, loin de là, même, elle penserait tout de même que ce type de relation conduisait à se faire plus confiance, à être plus transparent.
— Tu connais nos raisons. Et il l'a prévenue qu'il ne lui disait pas tout, donc elle n'était pas autant dans le noir que d'autres, soutient Randers.
Il s'inclue sciemment dans la clique des cachottiers, puisqu'il en assume pleinement sa carte de membre. Dire que ça a été facile pour lui serait au-dessus de la vérité, mais il a fait son choix, et en prend la responsabilité. C'est le degré d'abnégation qu'il faut avoir dans sa profession comme dans certaines autres du même acabit : préférer prendre des risques soi-même, plutôt que de risquer que quelqu'un d'autre puissent y être soumis à leur tour. Cette mentalité n'est pas facile à comprendre pour tout le monde, mais elle n'en est pas moins nécessaire à la survie et l'équilibre de leur société.
— Ouais, ouais, vous aviez les chocottes. Ça lui redonne pas tant de points que ça, pour moi, grommelle Fred, pas convaincue par les bonnes intentions de ses aînés.
Enfin non, ce ne sont pas leurs intentions, qu'elle remet en question. Pas exactement. Ce sont plutôt les implications de ces intentions. Il y a une certaine condescendance à vouloir tout gérer tout seul pour ne pas mettre les autres en danger qui ne lui convient pas vraiment. Et quelque part, qu'ils n'aient pas fait confiance à Jones pendant cette enquête, est-ce que ça n'aurait pas pu participer au fait qu'elle pense avoir raté quelque chose aujourd'hui ?
— Ça t'inspire pas la trouille, ça, peut-être ? se permet de s'offusquer Patrick de la façon dont elle diminue leurs craintes, écartant le col de son polo pour exhiber sa plus récente cicatrice.
Juste en dessous de sa clavicule gauche, la marque laissée par les actions combinées d'Andy et des chirurgiens n'est pas rassurante. Un disque de quelques centimètres de diamètres, aux bords irréguliers, barré d'un grand entaille elle beaucoup plus nette. La guérison a été belle, mais le résultat reste brouillon, témoignage des circonstances chaotique de l'obtention de la blessure initiale. La position de la séquelle de la blessure, comme sa taille, laissent présager le danger et la douleur qu'elle a dû présenter au moment d'être reçue. Pour lui, ça devrait justifier de ne pas vouloir prendre le risque d'exposer qui que ce soit à celui qui la lui a donnée.
— Ew ! T'es sérieux ? Montre pas ça en public ! s'exclame Fred avec dégoût.
Il s'esclaffe à sa réaction de fillette, tout en réajustant son col et secouant la tête.
— T'as du bol que je sois assis, parce que j'en ai une du même genre au niveau de la hanche qui est vachement moins décente, il la taquine sur sa pudeur excessive en ricanant.
Elle fera sans doute moins la maligne le jour où elle aura elle aussi été blessée en service. Il ne le souhaite à personne, mais ça arrive à strictement tout le monde un jour ou l'autre, dans leur domaine.
— Pfff. Au lieu de raconter des bêtises, t'auras qu'à dire à ton meilleur pote que je le tiens à l'œil, puisque tout le monde fait obstacle de son corps pour éviter qu'on se parle… elle lui lance pour revenir au sujet qu'elle avait initialement abordé, avant de se détourner de son bureau, qu'elle a fini de ranger.
Randers voudrait répliquer, mais la répartie ne lui vient pas. Il est le premier à s'interposer lorsque ça chauffe entre Insley et Sam. De là à dire qu'on ne les laisse pas s'adresser la parole, il y a un grand pas, mais en l'occurrence, lui annoncer qu'elle se méfie de lui, il préférerait en effet qu'elle ne le lui dise pas en face. Le maître-chien ne l'en blâmerait sûrement pas, pourtant ; même s'ils ne s'entendent pas, il s'en veut quand même encore d'avoir dû la duper à ce point. Néanmoins, entre la perte de confiance en elle d'Iz et le retour de la méfiance de Fred, ça va commencer à faire beaucoup sur les épaules de son ex partenaire, qui pourrait donc lui répondre plus brutalement qu'il ne le voudrait en son for intérieur. Il va bientôt devenir critique de trouver une échappatoire à cette situation, mais laquelle ?
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