3x02 - Panacée (16/19) - Encadrement

Cette année, le Mercredi est le jour le plus tranquille de la semaine, pour Mae et ses amis. Deux heures de libres en début de journée, suivies de deux heures de sport, et un après-midi réservé à leur option choisie. Aucune des leurs n'a changée depuis l'an passé : journalisme pour Ellen, photographie pour Mae, et menuiserie pour Nelson. Bien que chacun ait fait un choix distinct, ils parviennent le plus souvent à passer le plus clair de ce temps ensemble tout de même, en se rassemblant autour du plan de travail du garçon de la bande, les deux autres activités pas spécifiquement attachées à un lieu en particulier. Pas aujourd'hui, cependant, car l'élection du nouveau rédacteur en chef du Paw Print encore en suspens nécessite la présence de tous les journalistes, et l'exercice donné à la blondinette pour ses prochains clichés lui demande de se trouver en extérieur.

Il s'avère que Nash a aussi choisi photographie comme option. S'il n'avait pas pris Allemand en seconde langue, Mae aurait presque pu commencé à croire qu'il la suivait. Un autre indice que ce n'est pas le cas est le fait il n'a pas retenté d'approche particulière depuis celle de ce matin. Il est sympathique et souriant, avec elle comme avec tout le monde d'ailleurs, mais semble avoir compris qu'elle préfère garder ses distances, et ne lui parle pas sans que l'occasion ne se présente naturellement, comme cette fois en cours de Maths. Il est juste un nouvel élève, avec un visage qui lui est curieusement familier, rien de plus. Elle est soulagée de ne pas avoir à le repousser activement, car ça aurait été un souci de plus à se faire pour elle, dont elle se passe volontiers.

— Maena, entend la jeune fille, alors qu'elle vient de réussir à capturer l'image de l'un des derniers papillons de la saison, sur l'un des buissons qui bordent le chemin d'accès à son lycée depuis le trottoir.

Elle était seule il y a une seconde, chaque apprenti-photographe s'étant vu affecté un projet différent, mais elle reconnaîtrait cette voix grave n'importe où. Elle fait volte-face avec un immense sourire :

— Strauss ! Et Ben ? elle accueille d'abord le premier, avant d'être surprise par la présence du second.

Ben est supposé surveiller Caesar, à la fac. Non pas que la présence de Strauss soit beaucoup plus attendue que ça, ceci dit, puisque c'est officiellement plutôt Chad, qui se porte volontaire pour garder un œil sur le lycée. Néanmoins, il arrive au mathématicien de rendre visite à Uglow, donc le voir là maintenant n'est pas particulièrement indicateur d'un problème. Mais qu'est-ce qui se passe pour qu'ils soient là ensemble ?

— Maena, est-ce que ça va ? elle se voit interrogée.

La question, venant du Diplomate, ne fait que nourrir l'ombre d'inquiétude qui s'approche d'elle à grands pas.

— Est-ce que ça va ?! Bien sûr. Pourquoi est-ce que ça n'irait pas ? elle s'alarme de suite, pas encore fixée sur la raison de leur présence à tous les deux.

— Eh bien… C'est-à-dire que… Tu as comme qui dirais un peu empoisonné une de tes camarades, explique doucement Ben.

— Quoi !? elle tombe évidemment des nues.

Qui ? Quand ? Et comment ? Elle n'a rien vu. Elle n'a rien senti. Qu'est-ce qu'elle a fait ??

— Sarah Degriff. Tu as généré une arme biologique à l'encontre de Sarah Degriff, précise Strauss, qui se dit que peut-être c'est le terme de camarade qui ne l'incite pas à penser immédiatement à la méchante fille.

Il ne l'a jamais eue en cours, mais elle a tout de même réussi à lui faire mauvaise impression. Mentir est pratiquement incompréhensible pour un Homien, et voir quelqu'un faire semblant est particulièrement déroutant pour eux. Le jour où il l'avait vue prétendre être éplorée devant sa salle de cours, il n'avait pu que fuir. C'est pour Nelson, qu'il avait eu de la peine ensuite, en le voyant tomber dans le panneau de ses larmes factices. Difficile d'avoir l'adolescente en haute estime après cet épisode.

— Quoi ? Mais non ! Elle allait bien, la dernière fois que je l'ai vue. Je ne me suis même pas approchée d'elle ! Est-ce qu'elle va bien ? panique Mae, son appareil photo retombé autour de son cou.

— C'était aérien, explique Ben quant au fait qu'aucun contact n'ait eu besoin d'être établi entre les deux jeunes filles, et ne répondant donc qu'à une seule des questions posées.

— Hormis une plaque rouge sur le cou, elle va bien, oui, ajoute Strauss, pour résoudre les plus importants points d'interrogations.

— Et ça ne va pas s'aggraver ? s'assure Mae.

Elle ne porte pas la rouquine dans son cœur, c'est le moins qu'on puisse dire, mais elle ne lui souhaite pas pour autant du mal. Pas comme ça. Elle lui souhaite parfois mesquinement des gênes mineures, comme dans cette vieille chanson, que ses clés tombent sans cesse dans une bouche d'égout et qu'elle laisse sa décapotable ouverte sous la pluie, ce genre de trucs. Pas la maladie ou la mort !

— Chad a fait ce qu'il faut pour neutraliser ce que tu as diffusé, et Andy va se charger du suivi de ta victime, mais à vue de nez, tout est sous contrôle, lui offre le Soigneur du duo.

Un bilan lui a bien sûr été transmis, en plus de ce qu'il peut constater lui-même en se tenant sur les lieux. C'est pour ça qu'il est venu, d'ailleurs. En tant que Protecteurs, la fausse blonde et l'encapuchonné sont focalisés sur la gestion des dégâts, mais lui, il est plus intéressé par leur source, aussi éteinte soit-elle dans l'immédiat. Maena s'est arrêtée, tant mieux, mais rien ne garantit qu'un tel accès ne va pas se reproduire. Si en ce qui le concerne il ne verrait pas d'inconvénient particulier à toujours veiller sur elle, il doute que ça lui plaise. Elle semble ambitionner l'indépendance.

— J'arrive pas à croire que j'ai fait un truc pareil ! l'adolescente reste sur son incrédulité, une main devant sa bouche, l'autre sur son front, choquée.

Après avoir entendu les remarques perfides de l'autre folle, elle s'est sentie très en colère, c'est vrai. Elle bouillait de l'intérieur. Elle a même eu un sale goût sur la langue. Est-ce que c'était ça ? Est-ce que ça signifie que, dès qu'elle en veut à quelqu'un, à partir de maintenant, son organisme va s'arranger pour les éliminer ? Tu parles d'un mécanisme de défense !

— Tu n'as pas pu t'en empêcher, tente Strauss pour la rassurer.

C'est ce qu'il s'est dit à lui-même, lorsqu'il l'a contaminée elle. C'est ce qu'on lui a dit. On n'a pas pesté sur lui directement, mais sur les conséquences de son inaptitude. Ça ne l'a pas aidé à déculpabiliser, mais il ne sait pas quoi dire d'autre. C'est pour s'assurer qu'elle va bien, qu'il est venu, pas pour la réprimander.

— J'aurais dû pouvoir ! proteste la jeune fille, beaucoup moins résignée à sa condition qu'il ne semble l'être à la sienne.

Ils se sont déjà faire la remarque d'avoir en commun d'être un peu les albatros de la bande, lui parce qu'il n'arrive pas à faire certaines choses qui paraissent élémentaires à ses congénères, et elle parce qu'elle ne maîtrise pas ce qu'elle fait. Malheureusement, elle est de l'avis que risquer de causer une catastrophe est bien plus grave que de ne pas être en mesure de la prévenir.

— Tu pourras, à terme, il lui promet.

Ça, on n'a jamais pu le lui offrir, à lui, et il en est bien plus convaincu pour elle qu'il ne l'est pour lui-même. Les Humains ont ceci de bien qu'ils apprennent. Les Homiens, en règle générale, sont plutôt de l'école de pouvoir ou ne pas pouvoir, et c'est tout. Leur fonctionnement est bien plus strict que les prédispositions ou contre-indications des Terriens. Un Homien s'améliore sur une base donnée, certes vaste, mais il peut très difficilement transmettre ou recevoir de nouvelles méthodes d'un autre, ce dont les Humains sont indéniablement capables.

— J'aurais pu la tuer, pas vrai ? Maena interroge alors Ben, le mieux placé pour lui répondre.

Elle est passée du déni à la colère. Ce n'est pas vraiment un deuil qu'elle fait, mais qu'importe. Ce qu'elle craignait est arrivé. Ou presque. Elle avait surtout peur de faire du mal à ses proches. Si c'est Degriff qui a pris, et qu'elle va bien, elle devrait pouvoir le supporter, mais ce qu'elle voudrait surtout, c'est que ça ne se reproduise plus. Mais comment ? Et dire qu'elle était si fière d'elle, que rien de dramatique ne se soit passé de tout l'Été, que tous ses symptômes soient restés discrets et sous contrôle jusqu'ici.

— Tu aurais aussi pu lorsque tu l'as poussée, lui fait remarquer Strauss, récoltant un regard noir.

— Je ne crois pas que tu aides, Strauss, souligne inutilement Ben.

— Pardon… le grand brun en costume retire ce qu'il a dit, baissant la tête.

Maena ne peut pas lui en vouloir. Il n'a pas tort. Un accident est vite arrivé, quelle que soient les méthodes employées. Mais ça lui paraît tout de même différent.

— La dernière fois, je me suis arrêtée. De moi-même. Je savais ce que je faisais. Cette fois, je ne me suis même pas rendue compte qu'il se passait quelque chose. Si Nels et Chad n'avaient pas été là…

Elle laisse sa phrase en suspens. Une fois de plus, elle doit une dette de gratitude aux deux, l'un pour l'avoir interrompue, l'autre pour avoir ramassé les pots cassés. Elle se sent comme un tel fardeau sur tout le monde autour d'elle. Ellen et Nelson devraient avoir autre chose à se préoccuper que le danger qu'elle peut parfois représenter, ou l'attention indésirable qu'elle pourrait attirer. Et les dons de ses amis venus de l'Espace seraient sûrement mieux dispensés ailleurs que pour réparer ses bêtises. Comme s'ils n'avaient pas assez à gérer avec les menaces extérieures, il faut aussi se préoccuper d'une menace intérieure : elle.

— Tu as encore besoin d'apprendre, c'est tout. Je ne pense pas que ce soit insurmontable, mais ça va probablement prendre du temps, tente Ben pour la tempérer.

— Et qui peut m'apprendre, huh ? elle le prend à témoin.

Elle se retient de justesse de dire "certainement pas toi", car c'est hors de la volonté du mécano que ce soit le cas, mais elle le pense très fort. S'il avait pu lui offrir une quelconque maîtrise de ses symptômes, alors il l'aurait fait lors de son intervention dans la baignoire. Il lui a déjà rendu beaucoup, mais il semblerait que ce ne soit toujours pas suffisant. Est-ce que quoi que ce soit sera un jour suffisant ? Est-ce que la législation en vigueur aurait raison, à propos d'elle, et le plus sage pour tout le monde serait de l'éliminer ?

— Eh bien… J'aurais du mal à expliquer ce que je fais, Ben confirme son inaptitude à cette tâche, regardant à son tour au sol.

— Tu as le contrôle de ce que tu génères, toi… se lamente Maena avec une moue déçue, envieuse malgré elle.

— Toi aussi. Tu génères au fil de ta volonté. Comme moi. Mais comment t'apprendre à contrôler ta volonté ? C'est tout bonnement naturel, pour moi, je ne saurais pas comment l'enseigner. Et un autre souci, c'est que le lien entre idée et résultat m'est connu, alors que ce n'est pas ton cas, le mécanicien explicite ce qui le bloque, sans prétention.

— Alors qu'est-ce qu'on peut faire ? continue de gémir Maena.

Elle va devoir mettre toute sa famille au courant de son échec. Son père, ses frères, son oncle. Ils vont tous recommencer à la regarder comme si elle était dangereuse, comme juste après sa sortie du coma, et qu'elle laissait encore des traces de corrosion sur le sol, les murs, et le mobilier. Est-ce qu'elle va le supporter ? Et Ellen et Nelson, comment vont-ils réagir ?

— Si on ne peut pas empêcher que ça arrive, on peut peut-être envisager que tu puisses toi-même repérer et défaire. Mais là, ce serait plutôt le territoire de Chad, Ben raisonne tout haut.

— Tu crois qu'il pourrait lui enseigner ? s'étonne Strauss.

Selon lui, un Protecteur aurait pourtant encore moins de potentiel pédagogique qu'un Soigneur. Il commence à penser qu'ils auraient dû avoir un plan en tête, en venant informer l'adolescente de ce qui s'était passé. Ils se sont simplement dit que c'était la moindre des choses à faire, puisque ni Andy ni Chad n'avait l'intention de s'en charger. Ben a reçu l'information en premier, au cas où il aurait un conseil pour gérer le cas de la rouquine, et il avait communiqué à Strauss, le sachant très attaché au sort de la jeune fille, mais ils n'avaient pas encore pris le temps de réfléchir à la suite des opérations.

— Difficile à dire. Ça vient naturellement, pour lui aussi. Ce qu'il nous faudrait, c'est un Homien qui arrive à agir à l'encontre de ses instincts premiers, le motard continue de réfléchir à haute voix.

— On en revient toujours au même, en fin de compte, grogne le Diplomate, mécontent de la conclusion qui s'impose de ces critères.

— Je ne fais pas exprès ! s'excuse Ben, grimaçant lui aussi à l'idée.

Maena fronce les sourcils, pas certaine de les suivre. S'ils ont une idée de solution, c'est supposé être une bonne chose, non ? Elle a hurlé de douleur dans une baignoire pour regagner des sensations supportables, elle ne rechignera pas devant grand-chose pour maîtriser le danger mortel qu'elle peut représenter. Et que tout le monde espérait qu'elle pourrait contrôler d'elle-même, jusqu'à aujourd'hui…

— Si on s'engage sur cette voie, mieux vaut éviter de mettre le reste des humains au courant, alors, conclut Strauss, même si à contrecœur.

À ce détail, l'adolescente percute enfin de qui il est question. Il s'est fait si discret, depuis son retour, qu'elle en avait presque oublié sa présence chez eux. Il est vrai que c'était son début d'idée qui avait permis l'intervention de Ben en premier lieu, alors se tourner vers lui paraît pertinent. À l'époque, il n'était simplement pas disponible pour la mener à terme, mais il en aurait été largement capable, d'après Ben. Ce n'est cependant pas de ses compétences actives qu'il est question d'avoir besoin maintenant. Malgré le fort a priori négatif qui lui avait été donné de lui, avant de le rencontrer, elle avait plutôt apprécié son côté décalé, lorsqu'elle avait eu l'occasion de le fréquenter, avant la mise en scène de son sauvetage officiel. Au même titre que son affectation pour Gregor, leur entente n'avait plu à personne, mais s'ils doivent s'engager dans cette direction, ce sera pourtant mieux pour elle de ne pas se sentir mal à l'aise avec lui. Tout ceci étant dit, saurait-il se montrer un bon professeur ? La situation sera indéniablement différente que Strauss lui donnant des cours de rattrapage en Maths. Mais ce ne serait après tout pas la première fois qu'ils feraient appel à Kayle à défaut d'alternative.

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