3x01 - Nouvelle ère (15/20) - Camouflage
Sans un mot ni un bruit, Andy vient se placer à côté de Chad. À l'ombre d'un gros buisson, il est aussi immobile qu'une statue. Ce n'est que lorsqu'il entre en mouvement qu'il se fait parfois repérer par des lycéens. Ça lui arrive encore ces temps-ci, comme à l'époque où il veillait sur ses cadets plutôt que sur une poignée d'adolescents, mais ce n'est jamais rien de grave. Il a bien le droit de circuler. Et puis, il a l'immunité diplomatique si jamais il devait y avoir le moindre souci avec sa présence. Mais il n'y en aura pas. Il n'y en avait déjà pas eu lorsqu'il s'était manifesté en réponse à l'appel à témoin au sujet du jour de la prise d'otages, et pourtant, c'était bien une situation où la population aurait eu toutes les raisons de se méfier de lui.
Il lui est déjà arrivé de se demander pourquoi les Humains ne sont pas plus vigilants vis-à-vis des membres de leur espèce à ne pas avoir atteint l'âge adulte et par conséquent à être encore vulnérables. Puis, au fil du temps, il avait appris que, pour cette civilisation, la ligne entre protection et contrôle est encore fine. Et si les plus jeunes se remettent volontiers à l'autorité de leurs aînés, la tranche d'âge qu'il considère actuellement n'est pas aussi coopérative. Leur laisser plus de libertés est une étape aussi bien pour eux que pour leurs parents. En ce qui le concerne, Chad est bien content de ne pas avoir besoin de tenir compte de telles considérations.
— Qu'est-ce que tu fais ici ? il finit par rompre le silence, bien que sans se retourner vers sa collègue encore.
— L'étudiant n'est pas une cible primaire. Et l'hôpital est noir de monde. Et puis, la brunette est arrivée, alors je me suis lassée, explique platement Andy, moins à l'aise dans cette tâche de surveillance que son aîné.
Comment il a pu veiller sur Strauss alors qu'il n'était théoriquement plus affecté à la traque de Kayle lui-même la dépasse. Elle préfère largement l'action à la vigilance. Elle a un fort sentiment de devoir, mais elle n'irait pas apporter de la redondance à un rôle déjà rempli. Et comme elle sait qu'il ne la considérait pas incompétente, ses motivations lui échappent sincèrement.
— La brunette est une cible primaire, elle, se permet de lui faire remarquer Chad, un sourire pointant brièvement au coin de ses lèvres.
— Qui peut s'occuper de lui en même temps qu'elle-même, la fausse blonde ajoute à ce détail afin de clore le débat.
Après Kayle, seuls Vladas et Siegfried, puis Chuck, ont été confrontés à un robot du même type que celui venu chercher l'ex-Soigneur dans sa cage. Les deux agents se sont sans doute fait repérer lors de l'une de leurs interventions coup de poing. Quant à leur ambassadeur en chef, son image a dû filtrer en toile de fond sur un cliché politique quelconque. Lorsqu'il agit officiellement et publiquement, il ne peut pas se permettre de disparaître de toutes les photos. Pas avant que toutes les autres personnes en présence ne soient plus de ce monde, en tous cas. À ce stade, après qu'il a lui-même falsifié son certificat de décès, de menus détails peuvent être changés, afin d'éviter que quiconque puisse soupçonner sa longévité lorsqu'il refera surface. Entre autres subterfuges. La quasi-disparition du papier a été une aubaine, pour les Homiens et leur secret.
Quoi qu'il en soit, aucune des trois attaques ne s'est produite dans un lieu ouvert. La prison était un terrain sous contrôle, les deux mercenaires d'infiltration étaient sur la route et isolés, tandis que Chuck était exceptionnellement seul dans son bureau. La foule semble donc un moyen dissuasif suffisant. Car d'autres membres de leur équipe ont eu de bien plus nombreuses occasions de se faire repérer, et rien ne leur est encore arrivé, tout simplement parce qu'ils ne sont jamais vraiment seuls. Faire du gardiennage dans leur cas paraît ainsi superflu.
— D'accord. Mais tout ça, ça explique ton absence de là-bas, pas te présence ici, accepte enfin Chad, tout en soulignant que ça ne répond pas exactement à la question qu'il a posée en premier lieu.
Il se permet enfin un regard vers son interlocutrice, en biais, comme il sait bien le faire. Il ne manque pourtant pas d'énergie ; il n'a pas besoin d'économiser ses mouvements de la sorte. Son acolyte ne sait pas s'il en joue ou si c'est simplement une habitude d'un autre temps.
— Je me suis dit que c'était l'occasion de venir voir comment tu vas, elle s'explique platement.
Son rôle sur Terre, comme le sien, est de préserver les leurs. La plupart du temps, ça signifie simplement faire respecter leur accord de confidentialité. C'est valable à la fois par honnêteté, pour ne pas revenir sur leur promesse, et à la fois parce que c'est encore le meilleur moyen de conserver tous les partis en sécurité, indépendamment du fait que ça ait un jour été entériné par écrit. En dehors de périodes d'exposition critique, les Protecteurs sont donc plutôt désœuvrés. La situation actuelle, peu importe combien elle implique d'humains, reste sous un relatif contrôle. Ce ne sont pas les Homiens les plus en danger de découverte même si tout venait à déraper. Andy choisit donc de s'occuper en s'assurant que chacun de ses congénères rapprochés se porte bien. Et ces derniers temps, c'est Chad qui l'inquiète le plus, même si sur une échelle relativement basse encore.
— Tu es sûre que ce n'est pas plutôt de l'état de ton infirmier, dont tu cherches à t'assurer en personne ? la taquine l'encapuchonné, son sourire narquois revenant avec une revanche au coin de sa bouche.
— Si tu veux tant rentrer : rentre, déclare alors la fausse blonde en ignorant royalement la question.
Chad perd son expression amusée et reporte son attention droit devant lui. Sa lassitude de cette planète est apparente. Elle a commencé à monter un peu avant l'évasion de Kayle, mais ce n'est que progressivement qu'elle s'est fait remarquer. C'était subtil, d'abord, une légère baisse de son investissement dans les conversations décisionnelles, jusqu'à une diminution de son taux de participation active. Mais même sans qu'il soit le plus effusif de base, son silence a bien fini par être remarqué.
— Je ne peux pas. Pas tant qu'il est encore dans les parages, il déclare d'un ton solennel.
— Tu te tortures pour rien. Il n'est pas près d'aller où que ce soit, Andy tente de le raisonner.
Ou de le rassurer, peut-être.
— Ainsi soit-il, il persiste et signe dans son entêtement, serrant les mâchoires.
— Sachant qu'on est 5 à le savoir de retour, et que 3 d'entre nous ne sont très probablement plus aptes à le renvoyer là d'où on l'a tiré, je pense que tu ne pèses pas les conséquences de ton choix, elle ajoute à sa précédente affirmation.
Ben lui a déjà fait part de son regret de ce qui s'était passé, le jour où ils ont enfin rattrapé Kayle, et de son soulagement à ne pas avoir participé. Strauss ne doit pas être loin de partager cette opinion, à ce stade de l'implication de l'autre cinglé dans la situation actuelle. Quant à Chuck, il porte déjà en lui une part de son ancien Soigneur, et il est brisé d'avoir dû la lui prendre. Andy ne ferait donc confiance à aucun d'entre eux pour neutraliser Kayle s'il fallait à nouveau en arriver là. Hélas, comme elle vient de le dire, ils ne peuvent pas demander d'aide à d'autres Homiens, puisque le retour de Kayle n'a pas été approuvé en premier lieu. Il est donc fort probable qu'il ne retourne jamais d'où ils l'ont tiré, et qu'il reste pour toujours à la charge de son équipe, comme un vilain secret de Polichinelle.
— Toi et moi pourrions y arriver, lui propose Chad, bien qu'au conditionnel tout de même.
— Il faut au moins 3 Homiens pour en neutraliser un seul, et dans le cas de Kayle, ce serait probablement encore trop peu, cette fois, sa collègue lui oppose un calcul dont il a forcément déjà connaissance.
Il soupire, las. Cette conversation est stérile. Il en distingue l'origine, mais il n'en voit en revanche pas la destination.
— Si tu es venue pour t'assurer de mon humeur, sache que tu ne fais que l'empirer. Et si c'est te débarrasser de moi qui t'intéresse, alors non seulement je ne comprends pas pourquoi, mais tes efforts sont vains, il conclut.
— Je ne cherche pas à me débarrasser de toi. J'aimerais en revanche idéalement assurer le moral du peu de troupes dont on dispose, oui, elle objecte calmement à une partie des intentions qu'il lui prête.
— Mon mal de la planète n'entache en rien ma performance, que je sache, il rétorque, comme piqué.
Il est toujours son aîné. Et de beaucoup. Chaque nouveau Homien bénéficie peut-être des connaissances de tous ses prédécesseurs à hauteur de leur dernier passage sur leur planète-mère, mais rien ne vaut jamais l'expérience directe. La première visite sur Terre d'Andy ne remonte pas beaucoup plus loin sur une frise chronologique qu'à l'époque des bûchers de Salem. Lui, il a pris forme humaine sur ce corps céleste avant même que l'Évolution qui y sévit l'ait seulement sélectionnée. À quelques détails près. Mais sans doute est-il si vexé que sa jeune collègue remette en question ses aptitudes parce qu'il vient à en douter lui-même. Kayle était dans son équipe, lorsqu'il a déraillé. Et il n'a pas su le capturer seul. Il compte ses deux constats comme des échecs personnels.
— Non, c'est vrai. Mais si ton humeur venait à se propager, il ne pourra peut-être pas en être dit autant de celle des autres, lui soumet Andy, arithmétique.
Qu'ils se retirent tous complètement, elle en rêverait presque. Mais elle sait bien que si Strauss ou surtout Ben venait à être aussi partagé entre ici et là-bas que l'est Chad actuellement, ils n'auraient pas droit à un départ propre. Elle préfère donc encore qu'ils soient solidement ancrés ici, concentrés. Or, les humeurs de Chad pourraient nuire à cette concentration.
— C'est toi qui t'inquiètes pour rien, maintenant ; c'est presque exactement ce qui me donne envie de partir qui leur donne envie de rester, lui offre l'encapuchonné, l'ombre d'un sourire retrouvée maintenant que son efficacité n'est plus en cause.
Après ça, Andy n'a plus rien à dire. C'est toute l'étendue de la compassion dont elle est capable. Si Chad assume son aigreur et se sent capable de faire en sorte qu'elle n'affecte personne d'autre, alors son travail est terminé. Voir l'un des siens dans un état pareil ne lui fait pas plaisir, mais sa responsabilité n'est plus engagée. Ce qui signifie qu'elle va retomber dans un désespérant marasme empli d'ennui, mais c'est la vie sur Terre, ça, rien de nouveau. Elle n'en est pas à vouloir rentrer pour autant, car si son collègue Protecteur pourrait être de meilleure humeur, au moins, ses autres acolytes semblent se plaire, alors ça vaut encore le coup de les accompagner dans leur séjour.
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