3x01 - Nouvelle ère (14/20) - Toc toc
En milieu d'après-midi, Alek et Gregor sont toujours affairés à tester les diverses possibilités ouvertes par l'idée de Jack ce matin, dans sensiblement la même configuration dans la pièce. Cela fait des semaines qu'ils passent leurs journées à mettre en place des milieux de culture, changeant quelques paramètres d'entrée à chaque fois, espérant toujours que l'un d'eux prenne. Le problème qu'ils essayent de résoudre est tellement loin des sentiers battus que le champ d'exploration paraît presque trop vaste pour pouvoir être couvert, mais ils ne lâchent pas l'affaire. Le père ne peut tout bonnement pas abandonner les deux victimes auxquels ils veulent porter secours, et son prisonnier n'a tout bonnement jamais reçu l'information que c'était une option de manière générale.
Bertram ne s'arrête pour ainsi dire jamais. Il semble capable de travailler avec presque aussi peu de sommeil que de nourriture, et pratiquement aucune pause, en dehors de celles qui relèvent de contraintes purement physiologiques. Il prend ses repas au-dessus de ses notes, et si le professeur savait qu'il le faisait déjà lorsqu'il était exclusivement concentré sur le cas de Mae, c'est une autre chose que de le constater directement en œuvrant à ses côtés. Même le temps que l'ingénieur prend pour se reposer, ne disposant pas de l'endurance du généticien et peut-être étant aussi plus raisonnable que lui, le plus jeune l'investit sur sa première patiente. Par ennui ou refus de délaisser son dossier, Aleksander l'ignore, mais il n'est pas certain d'avoir envie de le savoir.
Un bruit sourd, de l'autre côté du mur qui les sépare du couloir, les tire soudain de leur soulagement à l'absence d'échec immédiat quant au dernier mélange qu'ils viennent de mettre à l'étuve. Lentement, ils se tournent l'un vers l'autre, comme pour s'assurer qu'ils ont bien entendu la même chose.
— Qu'est-ce que c'était que ça ? interroge Gregor à voix basse.
Peut-être le maître des lieux aura-t-il une réponse sous la forme d'un phénomène normal qu'il n'a pas encore eu l'occasion de constater depuis son arrivée ? Il reste un prisonnier, dans cette maison. Et depuis quelques mois seulement.
— Un… coup frappé à une porte ? propose cependant le patriarche avec un manque d'assurance criant.
Après s'être entre-regardés encore un instant, ils se lèvent ensemble pour aller déterminer l'origine du bruit. Ils passent la tête par la porte du laboratoire tels des suricates dans le désert, puis, la voie semblant libre, prennent le chemin du couloir. Ils tournent à gauche avant le salon, mais n'avancent pas jusqu'à l'issue de derrière. Un nouveau coup frappé à la porte de la cave leur confirme que c'est bien de là que vient le dérangement. Alek a un petit dodelinement de la tête en se disant que c'est encore l'endroit le moins surprenant d'où ça aurait pu provenir, puisqu'il y a effectivement quelqu'un dans cette pièce.
Nouvel échange de regards entre lui et le biologiste. Ils sont tous les deux au fait de ce qui se trouve derrière cette porte. Ils ont été témoins de la manière dont ça y a été mis, et savent pourquoi. Mais quelque part, c'est tout de même plus rassurant qu'un bruit inattendu survienne de là où ils savent que quelqu'un se trouve plutôt que d'ailleurs, où ils n'attendent personne. Non ?
— On ne devrait pas entrer là, déclare le père, l'air moins assuré que son ton ne pourrait le suggérer.
Il ne fait que paraphraser ce qui leur a été conseillé en premier lieu. Mais il n'y a bien que la formulation qui faisait de cette phrase une recommandation, lorsqu'elle a été prononcée à son égard. C'était plutôt une règle. Qu'ils ont religieusement respectée, depuis 2 mois.
— Je ne sais peut-être pas ce qui se passe exactement avec lui et les autres, ici, mais je suis à peu près sûr qu'il pourrait sortir s'il le voulait. Qu'il frappe à la porte peut sans doute être interprété comme une marque de… politesse, se permet Greg, rajustant ses lunettes sur son nez, toujours mal à l'aise à émettre une opinion divergente sur un sujet qui n'entre pas dans son expertise.
— Il faut écouter le scientifique fou !! lance une voix depuis l'intérieur de la pièce, faisant avoir un mouvement de recul aux deux hommes.
Celui qui vient d'être désigné ne bronche pas à la description qui est faite de lui. Quant à l'ingénieur à côté de lui, il hésite encore un instant. Il est soudain frappé par la réalité d'être seul chez lui avec deux psychopathes. Puis, il se dit que c'est plutôt d'avoir trouvé ça normal jusqu'ici qui devrait l'inquiéter.
— Très bien, il cède finalement, à défaut d'alternative.
Kayle est littéralement inépuisable. S'il veut de la visite, il l'obtiendra à l'usure. Pire, il pourrait se lasser, et Greg n'a pas tort, il est vraisemblablement tout à fait capable de quitter ce qui lui fait office de cellule. Il n'est prisonnier que par son bon vouloir. Une prison de haute sécurité n'a pas su le retenir, ce n'est pas une simple cave qui aura raison de sa liberté.
Le père de famille tourne timidement la poignée de la porte de la pièce. Il n'y a presque pas de lumière à l'intérieur. Encore moins qu'il n'y en avait le jour où ses congénères ont ramené le tueur en série à la vie. Ou en tous cas à une forme physique. Quelques-unes des lucarnes qui laissent usuellement entrer la lumière du jour ont été rendues borgnes, et ce n'est pas sous celle qui reste translucide que l'alien blond est enchaîné. Dans un coin sombre, il fait cliqueter ses liens de métal sur le sol de béton lorsqu'il se penche pour qu'au moins une partie de son visage soit visible à ses deux visiteurs toujours sur le seuil. L'un comme l'autre s'efforce de ne pas trop réfléchir à comment il a pu frapper à la porte alors qu'il se trouve au fond de la pièce.
— Mesdames et Messieurs : le Mambo Numéro 5, prononce simplement le séquestré, avec un nouveau cliquetis alors qu'il écarte ses mains autant que ses chaînes le lui permettent.
— Pardon ? Aleksander lui demande précision.
— La cinquième solution est la bonne. Vous avez bon. S'il vous plaît, pour l'amour de tout ce qui vous est cher, arrêtez ça. Vous avez trouvé une solution. Vous pouvez vous arrêter, maintenant, et en faire bon usage. Juste, s'il vous plaît, arrêtez de tâtonner comme ça… les implore alors Kayle, tout son enthousiasme disparu alors qu'il explicite ce qu'il cherche à leur faire comprendre.
— Tu n'es pas supposé nous venir en aide, se permet de lui rappeler l'ingénieur, surpris de son intervention sur le sujet.
— Je n'aide pas ; je confirme. J'accélère les choses, mais vous avez quand même trouvé et mettrez à exécution tout seuls, le blondin négocie avec les règles.
— Comment est-ce que tu sais qu'on touche au but ? interroge Gregor, sa curiosité prenant le dessus.
Comme il l'a dit, il n'est pas au fait de la situation exacte du détenu, aussi bien de ses origines que de ses capacités. Sa meilleure théorie est qu'il aurait lui aussi été la victime voire carrément le fruit d'une expérience, mais ça ne l'empêche pas de n'avoir aucune idée de laquelle, et encore moins de ses impacts. Et si le professeur et lui sont eux-mêmes incapables de déterminer le succès de leur entreprise à ce stade, alors qu'ils ont le nez dans le sujet, comment Kayle le pourrait-il, depuis là où il est enfermé ?
— Tout ce que j'ai à faire ici est vous écouter travailler. Il n'y a personne d'autre dans cette maison la majeure partie du temps, l'évadé justifie son intrusion dans leur travail.
— Et tu peux dire qu'on a fini rien qu'à l'écoute ? poursuit Bertram dans son incrédulité.
Ils n'ont été capables de modéliser leurs options que jusqu'à un certain point, ensuite, ils ont été contraints d'expérimenter. Et à partir de là, le succès ou plutôt l'échec jusqu'ici de chaque manipulation n'a pu être éprouvé que par le temps. Ils n'ont pas trouvé d'élément déterminant dans leurs ensemencements qui pourrait présager de leur viabilité sur le long terme.
— Je préférerais ne pas avoir à entrer dans les détails. Juste… S'il vous plaît, arrêtez-vous. Je n'en peux plus. Même moi, je mettais un terme à la torture de mes victimes, au bout d'un moment. Et sincèrement, je crois que j'ai tué des gens qui avaient fait bien pire que moi au bout du compte, l'interrogé choisit de rester vague, tout en revenant sur ses suppliques d'un peu plus tôt.
Bien que le scientifique soit l'une des rares personnes qui pourraient éventuellement suivre ses explications s'il les fournissait, il a toujours un secret à protéger. Aussi, il n'est plus vraiment capable de se soucier du sort de purs humains. La seule façon dont il arrive à se convaincre de leur venir en aide, c'est parce que leurs patients ont dépassé leur espèce, et donc il dispose encore de la capacité de s'intéresser à leur cas.
— En quoi est-ce une torture de nous… "écouter" ? intervient Alek à son tour, choqué par ce parallèle.
Il comprend la nécessité de garder Kayle caché, encore plus maintenant que lorsqu'il était officiellement un tueur en série en cavale, puisque le monde entier le croit mort. Il comprend aussi la volonté de ses pairs de le punir pour ses actions inconsidérées, aussi bien ses crimes en premier lieu que son évasion de prison pour le moins risquée, en plus du fait qu'elle allait à l'encontre de l'accord établi avec Randers. L'ingénieur estimait cependant que l'enfermement était suffisant. Il ne souhaite pas lui faire activement du mal.
— Si seulement les mots pouvaient le décrire. Je promettrais bien de vous le faire comprendre un jour par prise de contact, mais je ne pense pas que vous méritiez ça, l'alien se montre une fois de plus évasif, avec un poil de jubilation à la sonorité sinistre de ses propos abscons.
Il faut bien qu'il s'amuse. Et puis, il ne ment pas. L'expérience ne serait pas plaisante pour eux. Elle ne l'est pas pour lui, après tout. C'est comme d'entendre tourner des rouages mal graissés, comme de regarder un aveugle tâtonner dans un environnement inconnu sans pouvoir l'aider, ou un enfant en bas âge ne pas mettre la bonne forme dans le bon orifice. C'est sans doute comparable à de la frustration liquide en intraveineuse. Et il soupçonne que ses congénères aient su qu'il allait assister à tous ces errements, en choisissant de faire de cette maison sa nouvelle geôle.
— D'accord. Je crois que c'est assez pour aujourd'hui. Au revoir, Alek choisit donc de prendre congé, galvanisé par le frisson de terreur qui vient de parcourir sa colonne vertébrale à ce semblant de menace.
— Tant que vous arrêtez ! Félicitations, d'ailleurs, lance Kayle juste avant que la porte ne se referme tout à fait sur ses deux visiteurs.
— Er… Merci, balbutie Alek en achevant de clore l'interstice, à la fois par gratitude pour son aide et pour les congratulations qu'il vient de leur accorder.
Le père de famille reste ensuite un instant songeur dans le couloir, sous le regard perplexe de celui qui l'accompagne. Il garde une forme de vie venue d'une autre planète enfermée dans sa cave. Sous un supplice potentiel. Quel qu'en soit l'assentiment de ceux qui partagent ses origines, il ne devrait pas accepter ça. Ce n'est pas comme ça qu'en tant qu'humain et scientifique il aurait souhaité que les relations intergalactiques se déroulent. Il en est attristé.
— On lui fait confiance ? soulève Gregor au bout d'un moment.
Il n'est pas certain que ce soit la même question que l'ingénieur est en train de se poser, mais en ce qui le concerne, il aimerait bien être fixé sur ce point tout de même. Il est partagé, vis-à-vis de Kayle. Il l'a vu tuer par contact aussi bien que sans, et a lui-même failli faire les frais de sa létalité. Parallèlement, il l'a aussi vu détecter en quelques secondes le défaut critique d'un composé sur lequel il travaillait depuis des mois, avant de le sécréter en quelques minutes à peine. Il le sait avoir été d'une aide inestimable sur le cas de Maena, mais a aussi ouï dire de ses méfaits antérieurs pour le moins colorés. Difficile de déterminer sur quel pied danser par rapport à lui, donc.
— Pardon ? le patriarche est ramené à la réalité par la question et ne l'a par conséquent par correctement intégrée.
— Est-ce qu'on va vraiment le croire sur parole que notre dernier essai est le bon ? reformule tranquillement le généticien, réajustant ses lunettes sur son nez.
Aleksander cligne. Ça ne l'avait pas effleuré que Kayle puisse vouloir mentir. Ou puisse le faire tout court. Les Homiens sont des maîtres de l'infiltration honnête. Il ne les a jamais entendus que fournir des demi-vérités, jouer sur les présomptions de leur auditoire, pas énoncer de francs mensonges. Et en le cas présent, en effet, les motivations à le faire lui paraissent manquantes. S'il cherche à s'épargner une quelconque torture en leur faisant croire qu'ils ont terminé, il ne ferait que retarder l'échéance qu'elle reprenne à nouveau, car ils vont forcément vérifier ce qu'il avance.
— Eh bien, on peut toujours mettre les cultures de côté pour le moment et se concentrer sur la méthode d'inoculation. On va en avoir besoin de toute manière à un moment ou un autre. S'il a vu juste, alors on aura gagné quelques jours, et s'il s'est trompé, on n'aura pas perdu de temps, propose l'ingénieur après réflexion.
— Tu lui fais confiance, en conclut Gregor.
Il hoche la tête. Il n'avait pas besoin de plus. Même s'il n'avait pas lui aussi le statut de prisonnier, il resterait le subalterne d'Alek. Il se range donc à sa décision. C'est de loin la meilleure personne sur l'avis de laquelle il a dû s'aligner sans discuter, alors il n'y rechigne pas.
— Je pense, oui. Mais tu as raison de rester prudent, confirme le père de famille avec précaution, de peur d'avoir froissé son interlocuteur.
Bien qu'il ait petit à petit gagné en autonomie dans la maison, Greg a dû mériter chacune des permissions qu'il se voit aujourd'hui octroyées. Que ce soit vis-à-vis de Vladas et Siegfried, mais aussi auprès des membres de la famille Quanto, il a quelque part dû attendre qu'ils baissent leur garde à chaque tournant. Et ce n'est pas encore gagné sur tous les fronts. Malgré tout, il n'a jamais perdu patience ou insisté, et parfois même ça a été l'inverse et certaines civilités lui ont été accordées presque malgré lui. Après tout ça, que Kayle bénéficie d'entrée de jeu d'une confiance si aveugle pourrait par conséquent le faire se sentir lésé.
— Il est inutile de faire des efforts pour ménager des sentiments que je n'ai pas, Professeur, fait pourtant remarquer le biologiste avec l'esquisse d'un sourire en coin.
Il se détourne sans attendre de réponse, en direction du laboratoire. Il n'a nullement besoin de validation. Il a toujours fonctionné sans. Il voit juste ou il se trompe, et il est bien capable de s'en rendre compte par lui-même. Ça le rend arrogant pour certains, sûr de lui pour d'autres, et de son propre point de vue, simplement efficace. Le bon côté d'une dictature, c'est qu'au moins, quand une décision est prise, on s'y tient. On ne tergiverse pas, ce qui de toute manière n'apporterait rien. Il est tout autant capable de soutenir la validité du système dans lequel il a toujours évolue que de percevoir les arguments de celui dans lequel son nouvel entourage évolue. En l'occurrence, il trouve cependant que le leur les amène à se remettre beaucoup plus en question que le sien, et pas forcément à raison.
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