3x01 - Nouvelle ère (13/20) - Espionnage
Sans s'être trompé dans son observation du nombre accru de filles qui tournent autour de son meilleur ami depuis quelques jours, Caesar s'est néanmoins trompé dans son interprétation du phénomène. Et s'il en avait fait part au premier concerné, celui-ci se serait fait un plaisir de lui expliquer à quel point il a tort. Notamment parce que ça irait dans le sens que le grand brun est un cas désespéré dès qu'il est question d'attraction, visiblement même parfois aussi pour les autres comme il l'est pour lui-même. Ceci étant dit, à la décharge du grand brun, il lui manque en l'occurrence des éléments pour correctement interpréter toutes ces peu discrètes admiratrices du blondinet. Des éléments que ce dernier n'est pas certain d'être prêt à partager dans l'immédiat, même avec son meilleur et unique ami. Finalement, c'est sans doute donc aussi bien que le sujet de sa récente recrudescence d'admiratrices n'ait pas été abordé entre eux, car ça leur a évité à tous les deux un moment inconfortable.
Profitant qu'ils ne soient pas en compagnie l'un de l'autre, comme ça leur arrive plus souvent qu'au lycée, faute d'avoir autant de cours en commun qu'alors, Jack décide d'aborder la minette du jour. Il n'est pas connu pour sa patience, et il trouve qu'il a déjà fait un effort considérable, cette dernière semaine. La brunette à coupe asymétrique est installée à une table individuelle, ronde et haute, dans un espace commun sous une verrière. Une tablette en main, elle fait semblant de lire, tout en lui jetant de réguliers coups d'œil vers lui par-dessus la petite surface.
— Hey, il salue la jolie brune lorsqu'il arrive à sa hauteur, avec un sourire charmeur comme il sait si bien en offrir.
— Salut, elle lui répond avec juste la bonne dose d'enthousiasme timide, son propre sourire s'élargissant doucement à cette approche.
Elle baisse sa prétendue lecture et semble sincèrement contente de le voir venir vers elle. Il doit bien lui reconnaître ses talents d'actrice. C'est une excellente menteuse. Il y croirait presque.
— Non, il poursuit néanmoins, par une autre prise de parole monosyllabique, bien que cette fois moins autoporteuse que la précédente.
— Non ? relève l'inconnue, son expression vacillante mais sans retomber tout à fait.
— Non, je ne vais pas rejoindre ton organisation gouvernementale, laquelle que ce soit. Et je dois dire, ça n'a pas d'impact sur ma décision, mais je suis quand même déçu du choix d'émissaires jusqu'ici. Je ne me plains pas des jolies filles, mais ça commence à perdre de sa fraîcheur. Quant à l'armoire à glace et le freluquet binoclard, c'était vraiment trop cliché, Jack élabore sa réponse, à une question qui n'a pourtant pas explicitement été posée.
— Er… De quoi est-ce que tu parles ? la jeune femme continue sa descente dans l'incompréhension.
Alors que les fissures dans son sourire se font de plus en plus prononcées, il soupire, las, imperméable à son cinéma, aussi crédible soit-il.
— On t'a envoyée pour recruter un surdoué élevé par deux diplomates internationaux ; même si tu n'as peut-être pas été choisie pour ton intellect, j'ose espérer que tu ne pensais tout de même pas que tu n'allais pas te faire repérer, il la provoque, pas dupe.
— Si c'est une technique de drague, elle tombe à plat, elle le rembarre, fermée maintenant.
Elle reste dans son rôle, ce qui est une preuve d'une persévérance qu'il ne lui aurait pas présumée. C'est bien pour elle ! Ça lui servira sans doute pour ses prochaines missions. Pas pour celle-ci, cependant.
— Quel âge tu as ? 25 ans ? Je sais qu'il n'y a pas de restriction pour s'inscrire à la fac, mais quand même… À ce stade, autant prétendre être prof ou à la rigueur en assister un, il poursuit dans les réflexions agressives, sûr de lui.
— J'ai 24 ans, répond simplement l'inconnue, décidément prise de court.
— Ah ! Enfin un truc vrai ! On avance. Et félicitations, au fait ; c'est jeune, pour un agent de terrain formé par les voies traditionnelles, il se réjouit, bras écartés devant cette victoire aussi petite soit-elle.
— Tu sais… Ton comportement ne fait que soutenir l'idée que tu pourrais être plus utile ailleurs, cède enfin et finalement l'inconnue.
Insister plus longtemps pour conserver sa couverture, alors qu'il est clairement déjà convaincu de son identité et ses intentions réelles, ne ferait que l'insulter et ne l'aiderait par conséquent pas à le rallier à sa cause. Car il a raison, c'est bien ce pour quoi elle a été envoyée ici. L'idée de devoir faire les yeux doux à un grand adolescent l'avait laissée circonspecte, lorsqu'elle en avait reçu la mission, mais elle constate que son étude du dossier ne l'a pas trompée, voire était encore en-dessous de la vérité. Il est fin. Autant qu'elle sache, personne parmi les nombreux envoyés n'a encore réussi à prendre contact avec lui, et il est pourtant déjà au courant de ce qui se trame tout de même. Comment ?
— Mon cerveau ne me donne strictement aucune responsabilité de plus que n'importe qui d'autre, il crache entre ses dents, passant instantanément de l'arrogance à la colère.
Ses yeux vert pâle lancent des éclairs. Il est furieux. Qu'on le pense paradoxalement suffisamment idiot pour tomber dans le panneau d'une jolie agente sous couverture, ça l'amuse. Qu'on veuille l'exploiter pour la simple façon dont ses méninges fonctionnent, ça le met hors de lui. Il n'est le pion de personne.
— Je pense qu'il est plus question d'opportunité que de responsabilité. Tu vas me soutenir que tu ne pourrais pas avoir la note maximale aux partiels de cours que tu n'as même pas encore pris ? lui soumet la brunette, en appelant à son ego.
— Puisque l'université n'est rien de plus qu'une période d'accumulation de savoir, c'est bien connu, il rétorque sèchement, ironique.
— Tu te rends compte à quel point tu te comportes égoïstement ? elle s'exclame alors, hésitant entre le rire et les larmes, incrédule.
Il faut des années pour entraîner la plupart des gens dans n'importe quel domaine. Et juste une domaine, le plus souvent. Lui, il a une capacité d'absorption de connaissances pharaonique, qu'il a déjà en partie exploitée à ses heures perdues d'ailleurs, et refuse de la mettre à profit pour un but plus noble que ses enfantillages rebelles. Il pourrait mener 5 équipes de recherche, de front, sans même commencer à suer. Il pourrait résoudre des problèmes qui prennent des semaines à des équipes entières en la moitié du temps, voire moins. Évidemment que certaines responsabilités lui incombent à cause de son esprit ! Qui ne serait pas prêt à beaucoup voire tout pour être à sa place ? Quand on dispose d'un avantage, c'est non seulement un devoir d'en faire usage, mais presque aussi un crime de ne pas le faire.
— Oui. Et toi, tu reflètes très bien même si malgré toi la peur que j'inspire à tes supérieurs. Alors on va faire un truc : tu vas rentrer faire ton rapport, et tu vas bien préciser à qui doit l'entendre que, s'ils tiennent tant à ce que je sois de leur côté, essayer de m'y contraindre ne va rien accomplir de plus que de justement faire de moi leur ennemi. Ce qui n'est pas encore le cas, juste pour rappel, mais on ne va pas tarder à commencer à s'en approcher si vous continuez sur cette voie. Pigé ? il retoque sans même sourciller, menaçant, maintenant.
Il ne faut pas se leurrer, la raison pour laquelle le gouvernement Nord-Américain (à l'instar d'autres, d'ailleurs) le veut de son côté n'est pas l'ambition mais la prudence. Il n'est pas une opportunité à ne pas manquer comme le prétend cette naïve agente, mais bel et bien un risque à maîtriser, rien de plus. Même sans les révélations que lui ont faites ses parents quelques mois plus tôt, lorsqu'ils ont enfin réussi à l'intercepter cet Été et avoir la conversation qu'ils avaient prévue d'avoir avec lui pour son anniversaire, il n'en aurait pas douté. Pour la première fois de sa vie, il leur est reconnaissant. Ils l'ont protégé. Ils ont négocié, usé de toute leur influence professionnelle pour que ces tentatives de recrutement qu'il subit aujourd'hui lui soient épargnées jusqu'à ses 18 ans. Il n'avait jamais soupçonné que leur attitude protectrice était autre chose que de l'autoconservation, une volonté de préserver leur réputation des éclaboussures de ses élans délinquants. Il semblerait qu'ils aient un instinct parental, finalement.
— Je suis la branche d'olivier, dans cette histoire, se permet de lui faire remarquer l'inconnue.
Il éclate de rire à cette métaphore maladroite.
— Non, ma jolie, toi, tu es la pomme. Je te laisse choisir laquelle, parmi toutes celles qui ont semé la panique à en croire la littérature. Et si tu penses que sous-entendre l'existence d'une option non-diplomatique pour obtenir ma coopération va me rendre plus conciliant, tu te trompes gravement, il continue dans ses mises en garde, calme et souriant mais non moins inquiétant.
— Ils ne vont pas arrêter d'essayer de te recruter, elle insiste, presque suppliante à présent.
S'il se rend bel et bien compte de la situation, elle ne comprend pas son entêtement. Elle est effectivement l'option diplomatique. Pour que de tels moyens soient déployés par tant d'agences différentes pour le recruter, Jack Nimbleton est indéniable une ressource ardemment désirée. Puisqu'il est l'enfant de personnes publiques, sa capture n'est pas une option, mais d'autres moyens de pressions moins doux qu'un flirt ou toute autre incitation positive pourraient être envisagés. Elle n'est pas incluse dans ces briefings, mais elle le soupçonne plus que fortement.
— Quelles que soient les méthodes de recrutement qui pourront être employées à l'avenir, je doute qu'un changement de réaction de ma part plairait à leurs commanditaires. Qu'une chose soit bien claire : je me fiche d'à quel point on a peur de moi aujourd'hui, personne ne peut s'imaginer ce dont je suis capable quand je m'énerve vraiment. Et personne n'a envie de le découvrir, non plus, il feule.
Il a déjà vingt coups d'avance. Il a déjà envisagé tous les leviers sur lesquels quelqu'un pourrait vouloir appuyer pour l'atteindre. Plus que ceux sur lesquels les agences gouvernementales qui l'ont aujourd'hui pris en chasse ont déjà considéré d'appuyer, et définitivement tous ceux-là. Certains le font sourire, et d'autres l'enragent. Ses parents peuvent se défendre, mais si Caesar devait entrer dans leur ligne de mire, rien n'irait plus. Il a bon espoir que ses harceleurs soient encore loin d'en arriver là, et il devrait pouvoir intervenir afin d'éviter le pire même si ce n'est pas le cas, mais il a tout de même déjà quelques idées de ce qu'il pourrait faire en représailles, si la situation devait dégénérer à ce point. Et surtout, il a l'absolue certitude qu'il ne ressortirait pas perdant de cette affrontement, quel qu'en ait été l'élément déclencheur.
— Est-ce que tu es en train de menacer le gouvernement Nord-Américain ? cherche à confirmer l'espionne, puisque c'est la moins voilée des mises en garde du blondinet jusqu'ici.
Encore une fois, elle n'arrive pas à savoir si elle devrait sourire ou pâlir. Il a l'air si jeune, si délinquant, si inoffensif, une forte attitude de celles qui laissent présager bien peu de choses pour la soutenir. Alors pourquoi tous ses instincts lui dictent-ils de s'enfuir en courant ? Pourquoi ce frisson le long de sa colonne vertébrale, cette coulée de sueur froide dans sa nuque ?
— Non, voyons. Je leur apporte des faits. Il y a un acte de loi, pour la libre circulation des informations, il me semble, il déclare d'un ton soudain désinvolte.
Repérant Caesar par-dessus l'épaule de son interlocutrice, Jack prend alors congé d'elle sans un au revoir, et sans lui laisser l'occasion de répliquer. Elle fait demi-tour pour le regarder rejoindre son ami, mais ne tente rien pour le retenir. Son expression laisse le grand brun très perplexe, lorsqu'il la repère. Ce n'est pas celle d'une jeune femme assoiffée qui aurait enfin réussi à capter l'attention du fruit de sa convoitise. Elle lui semble également tout à coup bien plus vieille qu'il ne l'avait pensé en la repérant pour la première fois dans l'un de leurs amphithéâtres du matin. Et plus dangereuse, aussi, peu importe à quel point c'est un adjectif insensé à attribuer à une étudiante. Dangereuse mais apeurée…
— C'était qui ? il interroge Jack, inquiété par sa lecture incohérente de celle à qui son ami parlait à l'instant.
— Personne d'important. Viens, on y va, le petit blond esquive, à la fois léger et sans appel, tout en l'entraînant dans la direction opposée de l'inconnue.
Caesar obtempère, se laissant guider par la confiance qu'il a en son meilleur ami d'une part, et d'autre part surtout par ses intuitions sur lesquelles il commence à se laisser se reposer même avant d'avoir pu les analyser. Jack a un problème, oui, mais un problème qui n'a rien à voir avec les siens. Il croit bien que la dernière fois qu'il a eu cette sensation, c'était le matin de la prise d'otage de Walter Payton, lorsqu'il l'a vu se prendre la tête avec ses gardes du corps. C'était il y a moins d'un an, mais ils ont tout de même tous les deux beaucoup grandi, depuis. Mûri, en tous cas. Égoïstement, il se demande si, avec tout ce qui se passe déjà autour d'eux, ils peuvent vraiment se permettre de nouvelles complications. Mais il choisit de laisser Jack gérer son périmètre, de la même manière qu'il apprécie qu'il lui laisse gérer le sien. La plupart du temps…
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