3x01 - Nouvelle ère (12/20) - Émancipation

Jena s'avance dans le grand hall des urgences de l'hôpital où sont hébergés sa petite sœur et Rob, et où Markus a commencé son internat depuis quelques semaines, en pestant pour elle-même. Elle ne semble vraiment pas ravie d'être là. Ce n'est pas par cette porte qu'elle entre, d'habitude, mais elle connaît l'endroit et s'y repère sans mal, donc ce n'est pas cette petite différence à ses habitudes qui l'agace. Elle a un air de mère d'enfant à problèmes, lassée de devoir venir le chercher pour la énième fois à l'école en milieu de journée. Mains dans les poches de son blouson de cuir, elle accroche un sourire forcé à ses lèvres avant d'aviser un comptoir d'accueil et s'en approcher :

— Bonjour ! Je cherche le Docteur Quanto. C'est un interne, elle salue la personne de l'autre côté du bar.

— Vous avez rendez-vous ? répond l'individu, machinal quoiqu'accueillant tout de même.

— Er… Non. Mais je ne suis pas une patiente, je suis une visiteuse, elle répond avec franchise tout en tentant déjà de négocier son passage.

Elle a été convaincue de se rendre jusqu'ici à l'usure, alors elle a tout intérêt à pouvoir faire ce qu'elle est venue faire, sinon ça va très mal se passer. Elle ne sait pas pour qui, mais quelqu'un prendra.

L'intendant semble seulement se rendre compte de sa présence. Il la dévisage suffisamment longtemps pour devoir cligner plusieurs fois des yeux.

— Oh. Alors vous existez, il s'exclame doucement, plus pour lui-même que pour elle.

— Pardon ?! elle se permet de relever, un brin d'offuscation sur le visage.

Pris en faute, le chargé d'accueil lui offre un sourire d'excuse assez maladroit. Il sort ensuite de sa pétrification en s'éclaircissant la gorge, et commence à farfouiller maladroitement sur le tableau de bord qu'il a devant lui :

— Laissez-moi juste le biper pour vous, voir s'il est disponible, il se propose presque obséquieusement, pour se rattraper.

— Merci… elle le gratifie, bien que sans perdre de sa méfiance.

Elle n'a pas compris de quoi il était question, mais ça lui plaît moyennement quoi qu'il en soit. Être déjà de mauvaise humeur ne l'aide sans doute pas à s'imaginer le meilleur, non plus.

Laissant son interlocuteur s'exécuter, elle se détourne de lui et en profite pour distraitement contempler le décor. Elle n'a pas le souvenir de s'être déjà trouvée dans un hôpital autrement qu'en tant que visiteuse. Elle était pourtant une gamine casse-cou, mais sans doute a-t-elle aussi été chanceuse. Par la suite, depuis sa fugue, à chaque fois qu'elle a été blessée, les soins lui ont été apportés dans des circonstances plutôt précaires, ou en tous cas jamais dans un établissement aussi volumineux. Enfin, de manière générale, elle n'imagine pas aller voir un médecin quand tout va bien, juste pour s'assurer que c'est effectivement le cas. Ce principe de précaution lui paraît superflu. Ce qui est un paradoxe, dans son métier qui la pousse à envisager toutes les possibilités de déraillement d'un plan, et ces derniers temps plus que jamais.

Au bout de quelques minutes, du coin de l'œil, elle repère Markus qui descend les marches d'un grand escalier, une blouse blanche par-dessus une tenue bleue. Elle se détache alors de son appui, remercie vaguement l'intendant du geste même s'il a déjà reporté son attention ailleurs, et se tourne dans la direction de son ex. Ils s'accueillent mutuellement avec un sourire, celui de l'étudiant teinté de perplexité et peut-être même d'une pointe d'alarme.

— Jena ! Hey. Qu'est-ce que tu fais là ? Tout va bien ? il l'interroge, avec une regard circulaire autour de lui, comme s'il avait peur qu'on les voie ensemble.

— Tu as oublié ça, elle se contente de répliquer, tendant sa main droite vers lui, paume vers le haut.

Mark perd le sourire en découvrant ce qui s'y trouve. La simple pastille translucide, de moins d'un centimètre de diamètre, suffit à le tétaniser. Il s'humecte les lèvres avec embarras, et hoche la tête pendant qu'il réfléchit à ce qu'il pourrait répondre. Sa visiteuse le dévisage avec incompréhension mais ne lui tend pas de perche.

— Er… Non, en fait. J'ai laissé ça sur ma table de chevet volontairement, il avoue finalement, la culpabilité faisant osciller sa mâchoire inférieure.

— Quoi ? Mais pourquoi ? s'étonne Jena, fronçant les sourcils.

— Parce que je n'arrivais pas à me concentrer avec la voix de Rob dans mon oreille en permanence, et que j'ai besoin de savoir que je suis capable de faire mon internat par mes propres moyens, sans qu'il me souffle toutes les réponses tout le temps, il débite d'une traite.

Cette réponse ne lui est clairement pas venue à l'instant. Il la rumine sans doute depuis un moment. La jeune femme reste interdite pendant un petit temps avant de réagir.

— Oh. Je vois…

Elle baisse les yeux et referme ses doigts sur le transmetteur ostéophonique. Markus baisse à son tour le regard en la voyant faire ce geste empli de fatalité.

— J'avais l'intention de lui en parler ce soir, mais je suppose que j'aurais dû prendre les devants, il analyse son erreur pour la reconnaître.

— Tu crois ? elle raille, sarcastique, relevant vers lui des yeux verts orageux.

Après son arrivée chez elle, paniqué de ne plus pouvoir être en communication bidirectionnelle efficace avec son meilleur ami, Rob ne s'est pas exactement montré utile. Il a essayé, mais il n'a pas cessé de revenir sur le sujet, encore et encore, jusqu'à ce qu'elle cède, incapable de travailler dans ces conditions mais refusant de simplement le bloquer, par respect. Il semblerait que Markus n'ait pas eu cette considération…

— Je ne pensais pas qu'il chercherait à me rejoindre, et donc encore moins qu'il passerait par toi ! s'excuse l'aîné Quanto, puisque ce n'était effectivement pas son intention d'entraîner qui que ce soit dans sa légère sournoiserie.

Il s'était imaginé tenter une journée sans son ami dans son oreille, pour voir, en espérant qu'il y trouve tout autant son compte que lui. Il n'a pas ouvertement annoncé sa volonté car, le peu de fois où il a seulement voulu tenter de tâter le terrain de chacun vaquer à ses occupations, Rob n'a pas paru réceptif. Il s'est donc dit que feindre l'étourderie serait un bon moyen de vérifier qu'il était effectivement préférable qu'ils vivent chacun leur vie, et surtout de montrer au comateux que c'est faisable. De toute évidence, son entreprise est un échec.

Jena soupire. Un manque d'anticipation aussi primaire des conséquences de ses actes la déçoit. Surtout de la part de Markus, d'ordinaire si prévenant, parfois même à son propre détriment. En d'autres circonstances, elle aurait sûrement été frappée par le fait que, pour qu'il en arrive là, il a vraiment dû être poussé à bout. Mais tout le quota de patience de la brunette a paradoxalement déjà été usé par Rob, justement.

— Je suppose qu'on ne peut pas s'attendre à ce que quelqu'un qui déteste les cachotteries puisse deviner qu'il ne faut pas essayer d'en faire sans un peu savoir comment s'y prendre, elle grogne entre ses dents.

Il faut que quelqu'un prenne, et c'est encore Markus le plus coupable de l'histoire, au bout du compte. Il accuse le coup de l'insulte en déglutissant. Elle n'a pas tort. Il a été hypocrite, lui qui est toujours tellement à cheval sur la libre circulation d'informations dans leur cercle, de chercher à dissimuler quelque chose à son meilleur ami.

— Je suis désolé que tu te sois retrouvée mêlée à tout ça, il s'excuse à nouveau, à défaut de mieux à lui offrir.

— Il faut croire que je lui semble la moins occupée de la bande, elle ironise avec aigreur, puisque c'est bien ce point qui l'irrite le plus dans ce qui s'est passé.

Rob aurait pu aller avoir quelqu'un d'autre, lorsqu'elle lui a dit ne pas être disponible pour l'aider, mais non. Il n'a même pas considéré les autres comme une option pour lui. Puisqu'elle ne produit rien de tangible, apparemment, ça ne compte pas. Quel comble, quand elle a toujours mis un point d'honneur à ne pas les déranger lorsqu'ils révisaient !

— Tu sais très bien que ce n'est pas vrai, Markus proteste avec un peu plus de vigueur cette fois, pour ne pas la laisser s'auto-dénigrer.

— Peu importe ! Je vais aller dans la chambre de Caroline, au moins, là-bas, je ne devrais plus être dérangée, elle clôt le débat, le contournant déjà pour se diriger vers le service concerné.

Elle s'éloigne d'un pas vif, et il n'essaye pas de la retenir. Elle est tout à fait dans son droit de se sentir insultée. Ce doit être d'autant plus difficile pour elle de voir son travail ne pas être estimé à sa juste valeur qu'il n'y a jamais qu'un cercle restreint à être au courant de ce en quoi il consiste. En étant l'un des premiers concernés, Rob devrait pourtant savoir à quel point elle participe à les garder tous en sécurité. Sa contribution n'est pas moindre que celle de son père ou des Kampbell. Mais parallèlement, sans doute l'étudiant devrait-il se réjouir qu'il n'ait alerté qu'une seule personne de l'absence de son oreillette, sinon il aurait dû expliquer sa fourberie à d'autres encore. Or, la déception dans le regard de Jena lui a largement suffit.

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