3x01 - Nouvelle ère (11/20) - Gardes du corps

Ellen, Mae, et Nelson quittent leur cours de littérature avec un certain soulagement. Les leçons de deux heures sont toujours plus éprouvantes que celles d'une seule, et le côté abstrait de la matière n'aide en l'occurrence pas à faire passer le temps plus vite. Pour toute sa créativité dans un atelier, Nelson est plus manuel que littéraire. Quant à Mae, bien qu'artistique à sa manière également, ses tendances académiques sont plutôt scientifiques, sans doute par déformation environnementale. La marginale du trio est encore la plus à l'aise avec les mots, parmi eux, mais le thème abordé depuis le début d'année ne lui plaît pas particulièrement. Ils se dirigent donc vers le réfectoire sans revenir sur ce qui vient de se dérouler. Ils ont plus intéressant à penser…

— Tu es sûre que c'est le bon moment pour se faire un nouveau copain, Mae ? s'enquiert Ellen, d'un ton faussement innocent.

À la gauche de sa camarade tandis que Nelson est à sa droite, ils forment une escorte qui paraît fortuite mais est au contraire tout à fait volontaire. Les adolescents sont organisés pour diminuer les risques à la fois encourus et représentés par la petite blonde de leur trio. Et bien que revenue il y a peu de son voyage estival en Europe, la marginale à bonnet est tout aussi rodée que le reste de la troupe, si ce n'est plus.

— Rhô, ça va ! Je lui ai parlé 5 minutes. Il est nouveau, ça aurait été impoli de ne pas le faire, râle Mae.

Elle n'a aucune peine à comprendre que la question porte sur son voisin en cours de Maths en début de matinée. Parmi les regards qui la surveillent, ses deux meilleurs amis ne sont pas en reste, même si évidemment pour des raisons différentes. Ils ne sont pas curieux de ce qui lui est arrivé et comment elle s'en est remise et s'en remet encore, ils sont vigilants et inquiets. Arriver en retard ou presque était dommage mais normal. Se faire appeler au tableau, en soi, ça reste dans les clous. Les raisons de la remontrance, en revanche, pourraient poser plus de soucis en les circonstances. Et puisqu'ils n'ont pas eu le temps d'aborder le sujet à l'intercours précédent, c'est maintenant qu'ils s'y attellent.

— Mouais. Qu'il soit mignon n'a rien à voir là-dedans, je suppose ? se permet de souligner l'initiatrice de la discussion, presque hautaine.

La maturité qu'elle tente de projeter ne trompe personne. C'est simplement le reflet de son envie de bien faire.

— J'avais même pas remarqué, grommelle Mae, dans un reniflement.

Elle ne ment qu'à moitié. Elle a dû le noter, dans un coin de son esprit, oui, mais ce qu'elle a surtout retenu c'est qu'il lui rappelle quelqu'un. Et elle se creuse les méninges depuis plus de 3 heures pour retrouver qui, sans succès.

— Et justement, qu'il soit nouveau, est-ce que ça ne veut pas dire qu'on devrait se méfier ? Il pourrait être l'un de ces… vous-savez-quoi, poursuit Ellen dans ses objections à l'inconnu.

Baisser d'un ton sur le dernier terme est inutile de sa part, puisqu'il ne risque rien à être entendu. Sans compter que le brouhaha des couloirs couvre largement leur conversation pour quiconque n'en fait pas actuellement partie. Mais c'est plus fort qu'elle. On ne peut pas vraiment dire d'elle qu'elle est particulièrement douée à garder les secrets, mais ce qui lui est salvateur, c'est qu'elle se comporte déjà un peu étrangement même en temps normal, et n'attire donc que peu l'attention lorsqu'elle le fait parce qu'elle a quelque chose à cacher.

Mae dévisage son amie avec consternation. Elle aurait dû laisser la menace vague, lorsqu'elle en a fait part à ses deux acolytes. Si les Homiens sont toujours hors limite, et Greg, les Kampbell, et les associations de Jena restent flous, le reste de ce qui se passe semblait les concerner, à son sens. Il est cependant clair que faire mention de robots-assassins a été beaucoup trop d'huile sur le feu de l'imagination débordante d'Ellen.

— S'il me voulait du mal, il aurait sans doute déjà eu l'occasion d'arriver à ses fins, depuis la rentrée, la blondinette proteste à cette suggestion avec le pragmatisme le plus basique.

Il a aussi des traits beaucoup trop réalistes, comparés aux autres androïdes rencontrés. Et jusqu'ici, ils ne se sont pas embarrassés de subterfuges et sont directement passés à l'attaque. Un changement de stratégie aussi drastique serait étonnant. Et quand bien même, elle n'a fait que lui souhaiter la bienvenue, elle n'a pas accepté un rendez-vous seul à seule dans un endroit reculé. Elle fait rouler ses yeux dans leur orbite aux angoisses exagérées de sa camarade.

— Un peu d'aide, Nelson, s'il te plaît… Ellen tente de prendre le troisième membre de leur groupe à témoin.

Alors qu'elle se penche en avant pour capter son regard, elle le découvre complètement distrait, la tête tournée dans une toute autre direction que la leur. Mae, qui n'a besoin que de tourner la tête pour l'observer également, a moins de mal à suivre son regard. Elle sourit lorsqu'elle repère l'objet de son intérêt, tandis qu'Ellen se renfrogne encore à ce même constat.

— Nels ? Allô ? Nels, ici la Terre ! elle l'appelle.

Elle se penche encore un peu plus, afin de pouvoir passer sa main devant les yeux du garçon pour attirer son attention. Il sursaute à cette intrusion dans son champ de vision, comme s'il venait de se réveiller.

— Huh ? Quoi ? il sort désorienté de sa torpeur.

— Est-ce qu'on pourrait franchir le seuil de Bechdel, cette année, et ne pas la passer concentrés sur nos béguins respectifs ? propose Ellen, sévère, croisant les bras.

Ce n'est pas la première fois que Nelson se perd dans le paysage, depuis la reprise des cours. Enfin, ce n'est pas le paysage qui l'intéresse. Il dresse toujours l'oreille, lorsqu'il entend de l'espagnol autour de lui, par réflexe, tout simplement parce qu'il comprend ce qui est dit tout en étant surpris de l'entendre. Que la personne qui parle espagnol dans les couloirs du lycée soit en l'occurrence une jolie jeune fille n'aide pas à le faire revenir à la réalité à chaque fois qu'il croise son chemin.

— Tu dis juste ça parce que le tien n'est plus là, il proteste à la suggestion, rapidement remis dans le bain de la conversation.

Il ne juge pas bon de protester au fait qu'il ait ou non le béguin pour l'inconnue Sud-Américaine. Plus il s'en défendra, moins il sera crédible. Elle est jolie, oui, mais il ne connaît même pas son prénom. Ça lui est juste agréable d'entendre parler cette langue autour de lui. Même si, soyons honnête, il n'est arrivé qu'une seule fois qu'elle soit au téléphone au moment où il l'a croisée, donc son excuse pour se tourner dans sa direction est mince.

— Aussi, je ne pense pas que l'année dernière ait été comme ça… ajoute Mae, sourcils froncés.

— Sa dernière petite copine t'a accusée de sortir avec notre prof de Maths. Si ça c'est pas digne d'un feuilleton ! lui soumet sa camarade gantée.

Elle pourrait lui rappeler qu'elle lui a elle-même avoué effectivement avoir un faible pour le jeune et beau suppléant, même si dans une moindre mesure que celle évoquée par les calomnies de Sarah Degriff, mais d'une part Nelson n'est pas au courant, et en plus ça, l'information lui a été transmise dans la confidence d'une soirée pyjama. Aussi, comme Mae a justement reçu des cours particuliers de l'enseignant en question cet Été, ce rappel rendrait sûrement la situation inconfortable.

— Parce que c'est de toute évidence l'événement le plus marquant de l'année dernière… ironise Nelson.

Il n'est toujours pas convaincu que sa tendance à voir son attention attirée par une belle inconnue venue d'un autre hémisphère soit la répétition d'un motif néfaste pour leur groupe. C'est innocent. Il n'a rien raté d'important. Et surtout, cette fois, ces deux meilleures amies n'ont pas raté ce développement. Vraiment, il ne voit pas le problème.

— On a dit qu'on assurerait ses arrières ! Ellen en revient alors à la raison première pour laquelle elle a lancé cette conversation.

S'il est distrait lorsqu'on a besoin de lui, ils n'arriveront jamais à rien !

— Ouais, pas qu'on deviendrait parano au passage, continue le garçon dans l'opposition, quelque part un peu ronchon d'avoir été arraché à sa contemplation rêveuse.

Il fera évidemment tous les efforts nécessaires pour préserver Mae ; elle est sa plus ancienne et meilleure amie, autant comme sa famille que ses pères adoptifs. Mais ça n'empêche qu'il pense aussi qu'ils ne doivent pas s'arrêter de vivre leur vie pour autant.

— C'est facile, pour toi, tu étais là tout l'Été, se renfrogne alors la marginale, boudeuse.

Bien qu'elle ait mis les bouchées doubles depuis son retour de vacances, elle se sent toujours à l'écart. C'est déjà ce qu'elle craignait avant même de partir, et pourtant, à ce moment précis, elle n'était pas encore au courant de l'ampleur réelle de la situation. Malheureusement, elle a bien l'impression que ses peurs se confirment.

— Vu que tu nous a appelés tous les 2 jours, je pense pas que tu aies raté grand-chose, se permet de lui rappeler Nelson.

Usuellement, lorsqu'ils l'emmènent en voyage, les parents d'Ellen essayent de limiter ses appels au pays. En les circonstances du retour si récent de Mae à la civilisation, cependant, ils ont fait entorse à leurs habitudes. Et dire qu'elle a appelé tous les deux jours est à peine une exagération de la part du jeune homme. Surtout que, ce qu'il omet de mentionner, c'est que presque à chaque fois, elle avait une nouvelle proposition de terre d'asile, généralement pas plus fréquentable que la précédente. Sans avoir été physiquement présente, elle a été plus investie par leur nouvelle mission que quiconque, peut-être même la principale concernée !

— Arrêtez de vous disputer ! Vous avez tous les deux raisons, intervient enfin Mae, après les avoir laisser se chicorer pendant un instant.

Qu'est-ce que ça devait être quand elle n'était pas là ? Ou bien qu'est-ce qui s'est passé ? Elle ne se souvient pas qu'ils aient été aussi souvent en opposition avant son enlèvement. Ils ont toujours été assez différents, mais plutôt de manière complémentaire que conflictuelle. Qu'est-ce qui a changé ? Est-ce que l'adversité de son absence n'aurait pas dû les rapprocher ? Elle pensait que ça avait été le cas. Nelson a aidé Ellen à se préparer pour le Bal de fin d'année dernière. Et aussi, ils ont tous les deux enquêter sur sa disparition, même si à contrecœur pour lui.

— Comment est-ce qu'on peut avoir tous les deux raisons ? lui demande son plus vieil ami, ôtant les mots de la bouche d'Ellen.

— Je dois faire gaffe aux nouvelles têtes dans mon entourage, c'est vrai, mais il ne faut pas non plus que je ne parle à personne d'autre que vous, sinon ça va finir par paraître suspect. Et en y réfléchissant bien, peut-être que Nash est une bonne alternative, parce qu'il ne me connaît pas d'avant, donc il a moins de risque de trouver mon comportement bizarre. Ça vous va ? la petite blonde expose comme compromis, très calme.

Elle apprécie l'inquiétude de ses deux acolytes, et leur en est même infiniment reconnaissante, mais un peu de mesure ne serait en effet pas de refus. Elle ne parle évidemment pas d'inclure Nash à leur groupe. En revanche, elle reste très curieuse de retrouver à qui il lui fait penser, et elle ne pense pas que l'éviter comme la peste l'aiderait dans cette entreprise.

— Pas vraiment ! grogne Ellen.

— Bien sûr, accepte Nelson au même moment.

Les deux s'entre-regardent avec aigreur, chacun convaincu de son bon droit, mais ni l'un ni l'autre n'insiste. Finalement, ça reste la décision de Mae. Ils ne sont là que pour la couvrir en cas de besoin et la conseiller en cas de doute. Ils ne peuvent pas faire le travail à sa place. C'est frustrant, mais au moins, ils sont dans la boucle, et ils sont conscients que ça aurait pu ne pas être le cas. Aussi blessant ce soit d'y penser, elle avait toutes les raisons de les garder dans le noir.

— Je suis vraiment contente de vous avoir de mon côté ! s'esclaffe Mae à cette opposition simultanée presque comique.

Elle les prendrait bien chacun par l'épaule, mais d'une part Nelson est trop grand pour ça depuis avant même qu'Ellen rejoigne leur groupe, et d'autre part elle ne se le permet plus avec qui que ce soit que dans des conditions contrôlées. Globalement, c'est à ça que se résument son effort permanent : réprimer ses élans, quels qu'ils soient. Affection, colère, frustration, amusement… Elle ne peut plus se laisser aller à rien. Pas en public. Alors, elle prend sur elle, et espère que, puisqu'ils sont au courant de sa situation, ses deux amis sauront lire entre ses lignes, et ne seront pas blessés de son apparente distance.

— Maintenant, si jamais celle qui a tapé dans l'œil de Nels ET mes considérations de sécurité ne doivent pas monopoliser nos conversations, qui trouvera notre prochain thème, huh ? la blondinette leur soumet ensuite, alors qu'ils atteignent enfin la porte du réfectoire.

Elle fait demi-tour pour entrer à reculons, afin de leur faire face alors qu'elle les met au défi, souriant toujours. Elle est à la fois curieuse de ce qu'ils vont pouvoir trouver, et quelque part aussi un peu résignée au fait que, aussi génériques soient-ils, ces sujets sont ceux qui les concernent actuellement. Pour toute sa volonté de prétendre que tout va bien pour elle, que tout est absolument normal, elle ne peut pas oublier ni fermer les yeux. Quant à la belle inconnue de Nelson, pour elle, il s'agit plutôt d'une bonne nouvelle, un signe qu'il a définitivement mis derrière lui cette histoire avec la reine des pestes. Autant que la mégère le laissera le faire, en tous cas…

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